mai 06, 2280

L'ombre grandit à l'Est

_ Me regarde pas comme ça, je trouve ça gênant.
_ Quoi mes yeux te reviennent pas ?
_ Avec ton regard sans pupille je sais jamais vraiment ce que tu regardes. Ça m'fous les boules, je te jure.

Betty découpe un morceau de lard séché entre son pouce et la lame de son couteau, et la met dans sa bouche.
Elle mastique lentement la carne, les sourcils froncés. Elle est contrariée, je le sais.
Je le sais parce qu'à chaque fois qu'elle est furieuse, il y a cette petite fossette qui se forme au dessus de l'arête de son nez. Moi ça m'amuse légèrement, mais je reste silencieux, imitant ma compagne de voyage en mangeant.

Le feu de camp est un simple tas de braises rougeoyantes. La nuit, il vaut mieux éviter les flammes pour ne pas attirer l'attention des rôdeurs ou des créatures nocturnes.
Ça fait deux jours qu'on a quittés l'abri de tôle retranché au fond d'une grotte, où Betty m'a retapé. Elle a fait du bon boulot, d'ailleurs. La blessure à la tête ne s'est pas terminée en traumatisme fatal, et ma mâchoire peut à nouveau se permettre le luxe d'une viande nerveuse comme celle qu'on mange ce soir.
Hier on est allés fureter du côté de Nipton. La Légion a quitté le coin, laissant l'incendie faire un festin de la ville. Certains bâtiments sont encore debout, mais plus âme qui vive.
Aujourd'hui on a décidé de remonter vers le nord. Betty ne veut pas rester trop près du territoire des légionnaires, leurs incursions à l'ouest se font plus nombreuses depuis quelques temps.
Ça sent mauvais. Très mauvais.

J'ai néanmoins perdu un temps précieux sur mon assassin en costume. Et je n'ai aucune piste sérieuse de sa direction après Nipton. De la façon dont je vois les choses, ya deux solutions.
A l'est, c'est le territoire de la Légion de César. Et à moins d'être dans les petits papiers de ces fanatiques de la machette, on y est rarement accueilli autrement qu'avec une lame ou un collier d'esclave.
Mr costume est donc soit allé directement là-bas pour une raison qui m'échappe, soit il est reparti au nord après son crochet par Nipton.
Mais pourquoi ? Qu'y avait-il à Nipton de si important ?
Je n'ai pas le moindre début d'une piste de celui que je traque, ni même concernant ses motivations. Mais putain de merde, je vais pas le laisser me filer entre les doigts comme ça.
Des réponses.
Voilà ce que j'exigerai de lui lorsque j'aurai vissé le canon de mon colt sur sa joue, avant d'envoyer sa cervelle frire sur la poussière brûlante du désert de Mojave.

_ Tu finis ta viande ?
Je donne à Betty la part qu'il me reste, sans piper mot et je me lève pour scruter l'horizon, devant moi.
Le sable, la terre et la poussière pourlèchent le sol, balayés par les vents nocturnes. Une odeur de frustration intense parvient à mes narines.
Et je sais parfaitement que c'est la mienne.
Cette histoire de vengeance m'obsède désormais complètement. Pourtant je sens intimement que cette chasse se terminera de façon tragique.

Qu'il en soit ainsi.

mai 01, 2280

L'éveil du défunt

J'ai le souffle coupé. 
En fait, j'ai vaguement le sentiment de respirer pour la première fois de ma vie. J'ai presque envie de hurler comme un bébé qu'on vient de mettre au monde.
Mes mains s'agrippent désespérément aux draps qui me recouvrent. Les yeux grands ouverts, je ne vois pourtant pas grand chose. Des lumières floues, indistinctes, dansantes.
J'ai la nausée. Mon estomac remonte jusqu'à la gorge, et je manque de m'étouffer, car je peine déjà à respirer.
Toussant, crachant, mon ventre convulse, et moi je suis plié en deux sur moi-même, à bout de souffle.
A bout de forces. 
C'est vraiment désagréable. J'ai l'impression de crever.
Pourtant, mes yeux reprennent leur acuité, peu à peu. Je me doute que je suis toujours vivant.
Y'a que quand on est en vie qu'on peut se trouver dans un cloaque pareil.

La pénombre de la pièce ou je me trouve n'est illuminée que d'une lampe solitaire, à la lueur terne. Les murs sont décrépis et des vestiges de tapisserie moisie en parcourent certains pans. 
Une odeur rance emplie la pièce. Ça sent la pisse et le renfermé.
Une tablette en métal rouillé portant quelques instruments médicaux est disposée juste à côté du lit où je me trouve. Dessus, une bassine en plastique contient quelques bandages ensanglantés, qui baignent dans un fond d'eau rosâtre.

J'ai mal partout. Mais ce n'est rien en comparaison de la douleur qui palpite dans ma tête en permanence. Je me sens sonné, après ce réveil en sursaut. Ma mâchoire est endolorie au point que je n'arrive pas vraiment à la bouger, a part effectuer de lents et tout petits mouvements d'ouverture / fermeture. Je vois pas comment je pourrais bouffer avec une bouche qui s'ouvre pas.
Ça me fait penser que mon mal d'estomac est peut-être lié à la privation. Ouais.
En fait je crève de faim, ça ne fait aucun doute.
J'entreprends de me lever mais une main se pose sur mon épaule et m'arrête dans mon geste.
_ Ho, tu penses aller où comme ça ?
La voix de la femme est sèche et autoritaire. Sa main me retient fermement et me force à me rallonger. Je gémis à demi en me renfonçant dans les oreillers.
_ Merde, tu vas pas te mettre à pigner j'espère. Je supporte pas les jérémiades.
_ T'es qui, toi ? Et qu'est ce que je fous ici ? J'articule avec peine, a cause de ma mâchoire ankylosée.
_ Molo, cow-boy. Je vais passer les détails sur le sauvetage in extremis qui t'as valut une belle commotion à la gueule plutôt que de te faire écharper vif et clouer sur la palissade d'une maison. Disons juste que ma partie de chasse tombait bien. Enfin... pour toi, du moins. Ceci dit, t'as quand même une sale tronche.
_ Je t'emmerde, lui dis-je.
_ Ça me convient comme remerciement. Je m'appelle Betty.
_ Snake. Ou du moins ce qu'il en reste.

Son visage est dur. De profondes crevasses de fatigue cernent ses traits qui pourraient être fins et harmonieux. Une bonne couche de crasse recouvre ses cheveux et sa peau mate. Sa bouche est étirée d'un sourire qui semble le berceau de l'ironie. Quant à ses yeux, ils sont froids et ternes comme la mort.
Cette gonzesse en a vu. C'est certain.

Je me rend compte à présent que je suis nu. Non pas que ça me dérange vraiment, je m'en fous, même. Je m'inquiète plutôt pour mes affaires.
_ Ou sont...
_ T'inquiètes mon grand. J'ai mis tout ça dans le casier, là, au fond de la pièce.
Elle me désigne une mince armoire métallique défoncée, d'un geste de la main. Je me détend un peu. Du moins, autant que possible avec ces douleurs qui me parcourent inlassablement.

Une lassitude profonde m'envahit, qui ne tarde pas à me renvoyer dans un sommeil pas vraiment réparateur.